PAR QUENTIN PARISIS

Malgré des résultats en dents de scie, l’Impact de Montréal peut compter sur l’apport et les bonnes performances de Luis Binks, son défenseur central anglais de 18 ans, arrivé de l’Académie de Tottenham au début de la saison. Un jeune homme passionné par son sport, ambitieux et certain d’avoir fait le bon choix en rejoignant la MLS pour y lancer sa carrière professionnelle.

À peine revenu de Floride après le tournoi MLS is Back, Luis Binks a attendu, chez lui, sans pouvoir en sortir. Comme tous les voyageurs qui reviennent de l’étranger, il a été confiné pour quatorze jours en raison de la pandémie. De multiples confinements pas forcément simples à vivre, mais qui n’entament pas sa volonté de s’imposer en MLS et de confirmer les attentes élevées qu’il suscite.

 

Comment as-tu fait pour conserver la forme malgré la quatorzaine imposée depuis le retour de Floride?

C’est difficile. J’ai une salle de gym chez moi et j’ai essayé de rester actif afin de rester en bonne forme. Nous avons reçu un programme du staff, avec divers exercices, de la course, pour nous aider.

 

C’est un prolongement de la façon dont tu as vécu ces dernières semaines dans la « bulle » créée par la Ligue en Floride. Quelle était ta journée-type là-bas?

C’était compliqué de s’adapter, car nous étions ensemble 24h sur 24 et 7 jours sur 7, sans possibilité de bouger. On s’entrainait souvent tôt le matin en raison de la chaleur, ou très tard le soir, vers 22h. Le reste du temps, on ne pouvait rien faire. On allait à la piscine, on dormait, mais sans plus. Le temps a été long entre les deux entrainements. C’était un peu la prison, car on n’était pas autorisé à sortir. C’est très différent d’une présaison. L’environnement peut paraître similaire, mais, à Tampa par exemple en début d’année, nous avions profité de certains moments de congés pour sortir de l’hôtel, aller en ville… Là, il n’y a rien eu de tout ça.

Comment es-tu parvenu à rester concentré et confiant dans un tel environnement?

On essaye, mais on est aussi des êtres humains. Tu as forcément des jours où tu es moins bien, où tu te poses des questions : « Pourquoi suis-je ici? », « que fais-je là ? », « que se passe-t-il? »… Mais d’autres jours où tout va bien. C’est évident que cet environnement n’aide pas à rester motivé et stable émotionnellement. En plus, tu te dis que durant toute cette période, tu aurais pu jouer au Stade Saputo, à New York, à Los Angeles, mais que finalement, tu es là, enfermé dans un hôtel.

 

Est-ce que certains joueurs de l’équipe ou membres du staff t’ont particulièrement aidé durant cette période?

Évidemment, le manager [Thierry Henry] a eu un rôle important. L’entraîneur adjoint, Kwame Ampadu, a aussi été important. Il connaît mon parcours. Chez les joueurs, Clément Diop est à mes côtés tous les jours et il m’aide à me sentir bien dans l’équipe. Je parle beaucoup avec Victor Wanyama aussi. Il ne me connaissait pas vraiment à Tottenham, mais il comprend ce que représente la transition de passer des jeunes de Tottenham à l’Impact de Montréal. Rod Fanni également est d’un grand soutien. Il joue lui aussi défenseur central et il a connu le plus haut niveau. Il m’aide beaucoup pendant les matchs, mais aussi avant et après, pour que je progresse.

 

Passes-tu du temps avec les joueurs plus jeunes?

C’est vrai que je suis l’un des plus jeunes joueurs de l’effectif, si ce n’est le plus jeune. Il y a quelques joueurs issus de l’Académie de l’Impact, et il m’arrive de les fréquenter, mais la plupart sont francophones. Ce n’est pas simple et c’est plus naturel d’aller vers ceux qui parlent anglais, comme Wanyama ou Diop, qui est francophone au départ, mais parle un anglais vraiment parfait.

Tu as évoqué Kwame Ampadu, l’entraîneur adjoint, qui est arrivé avec Thierry Henry, mais qui reste globalement dans l’ombre. Peux-tu me parler de son rôle et de son travail auprès des joueurs?

Évidemment, Thierry Henry a une grande confiance en lui. Il l’avait pris à Monaco, il l’a repris ici… Kwame n’a pas besoin de la lumière, surtout que Thierry Henry la capte tant il est connu, mais il est un excellent entraîneur, il comprend le football. Son fils joue aussi à un très haut niveau [NDLR, Ethan Ampadu, 19 ans, a passé la saison au Red Bull de Leipzig, en Bundesliga, prêté par Chelsea]. Il a aussi travaillé dans le système de formation en Angleterre, donc il sait comment j’ai évolué à Tottenham. Travailler auprès de lui ici m’offre une continuité, c’est confortable.

 

Une continuité de ton travail effectué auprès de Josh McDermott, l’ancien directeur de l’Académie de Tottenham, qui vient d’être engagé pour être Directeur technique assistant de la fédération anglaise…

Oui, il est resté très longtemps à Tottenham (NDLR, quinze ans) et a fait un travail incroyable. Il a formé Harry Kane, Danny Rose, Andros Townsend, Ryan Mason… Il va faire un travail énorme, très stratégique, pour la fédération anglaise. Il mérite ce qui lui arrive. Il ne cherche pas à être en haut de l’affiche, mais il est celui qui a permis à Tottenham de former tant de bons joueurs.

 

« Ma seule obsession a été de conserver ma place dans l’équipe »

Tu peux m’en dire plus sur ces soirées contre Barcelone?

À ce moment-là, le FC Barcelone, c’était les meilleurs, de loin. La référence. Il y avait Xavi, Iniesta, Messi, Pique, Puyol, David Villa… C’est la meilleure équipe contre laquelle j’ai joué. On a d’abord joué là-bas, au Camp Nou. C’était compliqué, on a beaucoup défendu. À la mi-temps, on tient le match nul, 1-1, mais en deuxième mi-temps, on était lessivé. Notre coach nous motivait, mais on n’en pouvait plus. Comme il y avait match nul à la mi-temps, on pensait que le Barça allait vouloir nous marcher dessus en seconde période, donc on a joué dur, en privilégiant le contre. Ils ont finalement marqué à la dernière minute. On est quand même sorti du terrain la tête haute. On avait tout donné. Le coach nous a alors dit “Vous savez quoi? Vous avez tout donné, vous êtes des compétiteurs, et quand ils vont venir chez nous, on va gagner”’. On se demandait s’il était sérieux, mais on a très bien préparé le second match.

C’est-à-dire ?

Neil Lennon a vraiment été bon, il n’a rien laissé au hasard d’un point de vue tactique, dans la mise en place de l’équipe. Il savait comment on devait défendre… et on a gagné! Encore aujourd’hui, je me demande comment on a fait pour gagner ! On a eu 11% de possession ! 11% ! Le Barça a eu le ballon 89% du temps ! On a eu 5 tirs, alors qu’ils en ont eu 23 ! On a vite marqué et c’est moi qui ai inscrit le premier but, de la tête. On a ensuite doublé la mise à dix minutes de la fin. Barcelone a vraiment poussé… mon dieu… Une déferlante. Si on s’était mis à jouer, ils auraient égalisé, donc on a continué à défendre. Ils ont finalement marqué, mais nous avons gagné 2-1. C’était un combat, avec une grosse ambiance. Iniesta a d’ailleurs reconnu que le Celtic Park était l’un des endroits où c’était le plus difficile de jouer. C’est mon meilleur souvenir. On avait vraiment une équipe très soudée.

C’est au Celtic que tu t’es forgé l’idée de ce que devait être une équipe finalement ?

Exactement. On n’avait pas d’immenses vedettes, mais on savait ce qu’on devait faire, avec un très bon manager.

Tu as évoqué Kwame Ampadu, l’entraîneur adjoint, qui est arrivé avec Thierry Henry, mais qui reste globalement dans l’ombre. Peux-tu me parler de son rôle et de son travail auprès des joueurs?

Évidemment, Thierry Henry a une grande confiance en lui. Il l’avait pris à Monaco, il l’a repris ici… Kwame n’a pas besoin de la lumière, surtout que Thierry Henry la capte tant il est connu, mais il est un excellent entraîneur, il comprend le football. Son fils joue aussi à un très haut niveau [NDLR, Ethan Ampadu, 19 ans, a passé la saison au Red Bull de Leipzig, en Bundesliga, prêté par Chelsea]. Il a aussi travaillé dans le système de formation en Angleterre, donc il sait comment j’ai évolué à Tottenham. Travailler auprès de lui ici m’offre une continuité, c’est confortable.

 

Une continuité de ton travail effectué auprès de Josh McDermott, l’ancien directeur de l’Académie de Tottenham, qui vient d’être engagé pour être Directeur technique assistant de la fédération anglaise…

Oui, il est resté très longtemps à Tottenham (NDLR, quinze ans) et a fait un travail incroyable. Il a formé Harry Kane, Danny Rose, Andros Townsend, Ryan Mason… Il va faire un travail énorme, très stratégique, pour la fédération anglaise. Il mérite ce qui lui arrive. Il ne cherche pas à être en haut de l’affiche, mais il est celui qui a permis à Tottenham de former tant de bons joueurs.

« Ma seule obsession a été de conserver ma place dans l’équipe »

En Angleterre, quand tu es jeune, la marche est haute pour rejoindre les équipes premières, car il y a peu de joueurs adultes ou aguerris qui évoluent dans les réserves. C’est un élément qui t’a poussé à partir?

Il y a parfois les joueurs qui reviennent de blessures qui y jouent pour retrouver du rythme, mais globalement, on y trouve que des jeunes. Il est très rare pour un jeune défenseur de passer de ces équipes à la Premier League. Les attaquants, c’est un peu différent. Tu peux rentrer dix minutes et saisir ta chance. Mason Greenwood, qui est à Manchester United et avec qui j’ai joué en équipe nationale d’Angleterre, a une histoire un peu comme ça, mais faire rentrer un jeune défenseur sans expérience à Manchester United, c’est plus improbable. Si le défenseur fait une erreur, il peut faire perdre un ou trois points à l’équipe. C’est compliqué pour un entraîneur de faire confiance à un jeune défenseur. J’ai besoin d’acquérir de l’expérience si je veux avoir l’ambition de jouer un jour pour de très grandes équipes.

 

C’est un point sur lequel a appuyé Thierry Henry pour te convaincre de venir à Montréal?

Il ne m’a jamais dit « tu joueras », car il ne peut tout simplement pas. Si je m’entraine mal, que je ne suis pas bon… Par contre, je savais que si je m’entrainais bien, j’aurais une chance. J’ai fait les efforts nécessaires durant la présaison et j’ai eu ma chance. Après, ma seule obsession a été de conserver ma place dans l’équipe.

Comment se sont passées tes discussions avec Thierry Henry et l’Impact de Montréal avant d’arriver?

La première fois, ça m’a paru un peu irréel, car j’avais l’image de la MLS avec Beckham, Lampard, Gerrard, Rooney. Je n’avais jamais vraiment regardé la MLS, car les matchs sont diffusés en pleine nuit en Europe, avec le décalage horaire. Quand l’occasion de venir s’est présentée, je me suis rendu compte que cette ligue avait encore des joueurs de ce calibre, mais aussi qu’il s’agissait d’une très bonne ligue. C’est une ligue qui grandit et ça m’a paru être un endroit parfait pour moi, pour acquérir de l’expérience, progresser, apprendre.

 

D’autant que tu affrontes aussi quelques attaquants redoutables…

Je n’avais pas perçu à quel point cette ligue regroupe différents types de football, différentes façons de jouer. Une semaine, tu marques Dom Dwyer, un joueur très physique, et la semaine suivante, tu affrontes Josef Martinez, qui est très mobile, qui fait beaucoup d’appels. Certaines équipes ont un style très sud-américain, avec beaucoup de mouvements, et d’autres non. Quand on a joué contre Dallas, j’étais au marquage d’Ondrasek. Lui, c’est un taureau. Il donne des coups, il va au combat, il est fort au duel et de la tête, et les joueurs autour de lui vont vite… C’est un très bon championnat pour apprendre, car tu as plusieurs types d’attaquants à affronter. Dans de nombreux pays, en Europe par exemple, beaucoup d’attaquants ont des profils similaires.

Où te vois-tu dans cinq ou dix ans?

J’espère avoir joué au stade Saputo ! (Rires) J’aimerai être en Europe et jouer en Angleterre, en Espagne, en Italie, en France… Je veux atteindre les plus grandes ligues, jouer la Ligue des Champions UEFA et jouer en équipe nationale. Si je veux que cela se produise, je dois beaucoup travailler.

 

Tu as joué pour les équipes nationales anglaises et écossaises dans les différentes catégories de jeunes. Dans quelle équipe te vois-tu jouer si tu as un jour le choix?

C’est une bonne question… Bien sûr, je suis Anglais, je suis né en Angleterre et j’ai vécu toute ma vie en Angleterre, mais l’Écosse m’a donné l’opportunité en premier de jouer au niveau international et j’en suis très reconnaissant. À chaque fois que j’ai joué avec l’Écosse, j’ai toujours eu un bon rapport, de bonnes sensations avec mes coéquipiers. J’aime la passion des Écossais. Mon grand-père maternel est Écossais. Il est venu en Angleterre dans la vingtaine, mais demeure un Écossais…Il ne serait pas déçu que je choisisse l’Écosse (Rires).

« Je n’avais pas perçu à quel point la MLS regroupe différents types de football, différentes façons de jouer »

Tu viens d’ailleurs d’une famille très axée sur le soccer…

Mon père a joué dans plusieurs clubs de non-league (NDLR, le niveau semi-pro ou amateur anglais, en dessous de la quatrième division), mon oncle a aussi évolué pour l’Académie de Wimbledon, Gillingham… Mon cousin a aussi joué, et ma mère a travaillé pour le club de Gillingham, qui évolue en League One (Troisième division anglaise).

 

Tu as donc grandi avec tous les récits autour des clubs anglais, tels que le “Crazy Gang” de Wimbledon ou les épopées de Nottingham Forest, qui sont presque devenus des histoires légendaires?

Je suis quelqu’un qui aime beaucoup et qui a eu la chance de voir beaucoup de football. C’est sûr que j’ai beaucoup regardé et appris de choses. Les histoires du Crazy Gang de Vinnie Jones, ou encore de Leeds, qui avait aussi ce genre de réputation, mais qui a aussi été une immense équipe, les exploits de Nottingham Forrest, de Manchester United, Liverpool… J’aime apprendre ces histoires.

 

Le fait d’arriver dans un pays où la culture du soccer est encore récente a-t-il été déstabilisant?

Je réside près du Centre Bell et il est évident que le hockey prend une place prépondérante. On voit les gens avec les casquettes ou le t-shirt des Canadiens dans les rues, mais quand tu vas dans les rues de Londres ou de Paris, les gens sont pareils, avec leurs casquettes du PSG ou des équipes londoniennes. Il y a toujours un sport qui est plus haut, mais je pense que le soccer va encore grandir ici dans les prochaines années.

 

Cela nécessite aussi quelques résultats probants, mais l’Impact est encore en construction après des années difficiles. Penses-tu que la tendance va s’inverser rapidement?

L’équipe dispose déjà de beaucoup de talents. C’est vrai, le directeur sportif et l’entraîneur sont nouveaux. Il y a aussi plusieurs nouveaux joueurs et tout ça ne fonctionne pas en un seul claquement de doigts. Le manager doit imprimer son style, les joueurs doivent s’adapter, comprendre… ça ne fonctionne pas nécessairement du premier coup. Quand Klopp est arrivé à Liverpool, il a eu besoin d’un peu de temps. Pareil pour Guardiola à City. Un entraîneur et une équipe qui se mettent tout juste en place, qui gagnent tous les matchs, qui gagnent le championnat, ça n’existe pas. Il faut donner du temps à tout le monde.

Vois-tu Thierry Henry se mêler aux meilleurs entraîneurs, comme ceux que tu as cités?

Je ne vois pas pourquoi il n’y parviendrait pas. Il a une très grande compréhension du jeu et du très haut niveau. Il a évolué avec les plus grands joueurs et les meilleurs entraîneurs, comme Arsène Wenger ou Pep Guardiola. C’est vrai qu’il a connu une expérience difficile à Monaco, mais les gens oublient qu’il n’avait pas forcément les joueurs adéquats, le temps pour reconstruire l’équipe… Il est venu à Montréal et va pouvoir imprimer sa marque avec le temps, pour devenir un très bon manager.

 

Finalement, que peut-on te souhaiter pour cette saison?

Jouer, bien jouer, faire les séries éliminatoires, d’autant que Montréal mérite de vivre les séries, et faire un maximum de « clean sheet ».

 

Et pour la Ligue des champions de la CONCACAF?

J’espère qu’on va vite reprendre, car on a de très bonnes chances. On a perdu le match aller contre Olimpia, mais je ne pense pas qu’on méritait de perdre. Nous avons dominé le match et on a donné deux buts terribles. Si nous allons au Honduras, je pense qu’on aura une bonne chance de passer.

 

Ce doit être une bonne expérience de vivre une Ligue des Champions de la CONCACAF à 18 ans?

C’est sûr. Je pense que je ne serais jamais allé au Honduras sans cette compétition ! C’est sûr que ce doit être une ambiance… particulière de jouer là-bas ! Je ne connaissais pas la Ligue des Champions de la CONCACAF et, là aussi, c’est une excellente compétition pour moi. Je joue contre des attaquants au style différent.